
La compétition sportive peut-elle être gratifiante pour tous.tes et préparer à la paix ?
Par Paul Goirand. La compétition est l’élément nodal de la pratique sportive. C’est donc sur elle que se concentrent toutes les tensions que peuvent engendrer, selon les circonstances, la rencontre, la confrontation, l’affrontement de deux personnes ou de deux collectifs. Paul Goirand appelle les éducateurs et éducatrices à l’intervention pour que la compétition soit gratifiante et prépare à la paix.
Paru dans contrepied n°23 – mars 2009 – La compétition et l’EPS , sous le titre : « Entre résistance et renoncement ».
Dans l’enseignement de l’EPS, la compétition est interpellée de plusieurs façons. Nous en retenons trois, suffisantes pour rejeter la compétition de l’arsenal pédagogique de l’enseignant d’EPS.
Première opinion : moment de la pratique particulièrement chargé d’émotion, il est difficilement contrôlable.
Peut-on ouvrir cette critique sur une problématique qui articule : jeu-enjeu-règlement ?
Le « jeu » renvoie à la signification anthropologique du sport. Si l’éducation, c’est l’entrée dans la culture, l’éducation physique est l’entrée dans la culture physique. La culture physique de référence étant la culture sportive, que signifie, par exemple, faire entrer les enfants dans le jeu gymnique où ils rencontreront obligatoirement le risque et la maîtrise du risque, l’originalité et la conformité au modèle. Que signifie faire entrer les enfants dans le jeu athlétique où ils seront obligatoirement à la recherche de la performance métrée ou chronométrée ? Quelles que soient les formes concrètes que peut prendre l’activité, et là l’éducateur engage sa responsabilité, la signification du jeu doit être respectée, elle est donnée et à construire.
L’enjeu renvoie aux objectifs d’éducation plus ou moins généraux (des finalités aux objectifs techniques), et à un système de valeurs explicite. La compétition intégrée comme un élément du dispositif pédagogique en EPS doit faire la preuve de sa légitimité éducative. Par ce fait, elle est sans cesse à la recherche des formes réglementaires adaptées.
La compétition est un jeu de règles et, pour l’enseignant d’EPS, la règle est la variable didactique essentielle par laquelle le jeu est possible et l’enjeu pas dénaturé. La règle n’est pas éducative en soi. Son caractère éducatif dépend du système dans lequel elle s’insère et les valeurs qu’elle sert. Valeurs sociales incompatibles avec l’exclusion des plus faibles, valeurs de progrès dans le corpus technique du sport programmé, valeurs affectives incompatibles avec le rejet, violent ou pas, de l’autre.
Dans sa pratique quotidienne, l’enseignant est à la recherche d’une plus grande cohérence entre la volonté de faire construire par l’élève la signification de l’activité programmée, les objectifs éducatifs qu’il a choisi de privilégier et le système de règles qui organise et oriente l’activité des élèves dans le jeu compétitif.
La compétition doit être sans cesse à la recherche des formes règlementaires adaptées
Deuxième opinion : le jeu compétitif est un affrontement, il est incompatible avec une éducation à la citoyenneté.
Peut-on aborder cette question par la problématique : affrontement-épreuve-socialisation ?
Dans la compétition, l’adversaire est un obstacle qui se pose sur la route aventureuse de l’individu seul ou en équipe. Le jeu consiste à affronter puis surmonter l’obstacle, résoudre les problèmes qu’il pose. Il faut accepter l’idée selon laquelle il ne peut y avoir d’apprentissage donc de progrès s’il n’y a pas confrontation à un problème, voire à un obstacle. Ainsi la compétition n’est pas synonyme obligatoirement de confort, ni de plaisir, d’autant moins que l’obstacle résiste.
Le respect de l’autre et de soi-même est de vaincre l’obstacle dans le respect des règles, fut-il représenté par son meilleur ami.
La compétition est encore nommée épreuve. Il est intéressant sur ce point d’en référer à Bernard Jeu[1] pour qui l’épreuve est une prise de conscience ou une remise en cause de soi-même d’où l’on revient meurtri ou régénéré. C’est dans l’épreuve que se jouent l’image de soi et le statut de chacun. De ce point de vue, la compétition est chose sérieuse. Pas étonnant qu’elle donne lieu quelquefois à des débordements. Il appartient à la règle (donc à l’éducateur) de tempérer l’épreuve sans aseptiser l’activité des élèves et d’offrir à chacun une chance égale de réussite.
L’affrontement, l’épreuve sont source d’émotion[2], au sens de joie et de colère. La joie est l’émotion qui vient de l’épreuve surmontée, de l’obstacle vaincu ; la colère étant l’émotion qui naît de l’échec incompréhensible ou injuste.
Une anecdote parmi tant d’autres : Karim est en saut de cheval, il est le meilleur de son équipe qui compte sur lui pour gagner. Il a trois possibilités notées 6, 8, 1O. Il choisit bien sûr celle notée au maximum. Il sait qu’il n’a qu’un seul essai, telle est la règle. Il échoue lamentablement et s’écrit « Je recommence ». Ses camarades du jury (deux adversaires, deux partenaires) lui disent « tu n’as pas le droit ». Karim crie « c’est pas juste ! ». Furieux il s’élance pour frapper un des juges. Il n’aura pas de 2è essai et le groupe aura à envisager sereinement la suite à donner à l’évènement. Blâmer Karim et/ou modifier la règle ?
C’est ainsi que les uns ou les autres font l’expérience du droit et de la justice et aide à bâtir un code social. Notons que cela est impossible sans un climat de confiance entre les élèves et entre les élèves et l’éducateur, climat fondé sur le respect mutuel et le sentiment de justice. Il serait dommageable pour tout le monde qu’au nom d’une certaine morale ou au prétexte de convivialité dans le groupe, l’éducateur aide les élèves à échapper à la vérité de l’épreuve. Le renoncement emprunte aussi cette porte de sortie… ouverte sur le vide.
H. Wallon[3] dans sa théorie des émotions, montre comment celles-ci peuvent être entrave ou ancrage de l’activité sociale. L’émotion peut égarer quiconque et pousser à des comportements incontrôlables voire dangereux. Karim en donne un exemple. Cet aspect de la compétition est bien connu, dénoncé et prétexte aussi pour rejeter la compétition sportive avec l’eau empoisonnée de « la peste émotionnelle »[4] . Mais l’émotion peut aussi être le point d’ancrage d’une activité sociale de fusion d’abord puis de collaboration-coordination fondée sur un code commun (moral ou réglementaire), à construire et reconstruire sans cesse, d’où émerge l’individu[5]. Cette décentration sociale ouvre la voix à l’émergence d’une personne. Le processus de socialisation-personnalisation est dans la dialectique : appartenir au groupe et s’en démarquer, obéir et se rebeller, approuver et critiquer. Comment l’enseignant ouvre-t-il ces possibilités dans un règlement élaboré avec et pour les élèves?
Les rituels qui accompagnent traditionnellement la pratique sportive se concentre sur la compétition plus que sur « l’entraînement » : présentation des compétiteurs, déclaration des résultats, saluts, embrassades, manifestations de joie, etc. Le rituel, c’est la mise en scène des émotions collectives afin de les exacerber ou de les canaliser. Comment les enseignants d’EPS jouent-ils avec la ritualisation de leur enseignement pour que le « avec » l’emporte, en fin de compte, sur le « contre », pour que la fête l’emporte sur le combat sans rien effacer du sérieux de l’un et de l’autre et pour qu’en fin de compte la motivation des élèves prenne sa source dans la « saveur des savoirs »[6] et non seulement dans la dramatique du jeu?
Troisième opinion : l’activité ludique est incompatible avec une activité de rationalisation technique. Cette opinion renvoie à une question générale : l’émotion par le jeu a-t-elle une place à l’école, là où il faut rendre raison de tout ?
Peut-on aborder cette question par la problématique : activité ludique-connaissance sensible-connaissance rationnelle ?
Il appartient à l’éducateur de tempérer l’épreuve sans aseptiser l’activité des élèves.
L’individu manifeste une capacité d’adaptation qui lui permet lorsqu’il s’engage affectivement et effectivement dans une tâche, de trouver des solutions et d’acquérir ainsi des « savoirs en acte » construits sur l’observation de régularités. Lorsque le jeu compétitif mobilise suffisamment les élèves et suffisamment longtemps, il peut être intégré dans l’enseignement comme phase d’apprentissage. Mais la mission de l’école dépasse cette étape de la réussite en acte, elle vise la prise de conscience des raisons de la réussite. Il s’agit pour l’élève, dit Astolfi, de passer de la découverte des régularités à la formulation de règles autour de notions ou concepts spécifiques de la discipline. Dans cette perspective, la compétition doit être accompagnée d’une démarche de dévolution des savoirs qui constituent un champ conceptuel, spécifique de la discipline EPS.
Il n’y a donc aucune raison de diaboliser la compétition sportive au nom de la pureté disciplinaire dans une école protégée, ni d’ailleurs de la déifier sous prétexte d’une vision pseudo culturaliste, d’une école ouverte sur la vie.
Comment la compétition peut-elle servir un destin qui ne soit pas obligatoirement infernal ?
S’il y a une façon d’enseigner les mathématiques qui prépare à la guerre, comme le dit P. Merieu, soulignant par là qu’il ne faut jamais dissocier finalités, contenus et démarche, comment faire pratiquer une compétition sportive qui prépare à la paix et qui soit gratifiante pour tous et toutes ?
Quelques conditions :
• Elle est faite pour et en collaboration avec les élèves : c’est un jeu évolutif qui est construit au fil des séances progressivement sous la responsabilité de l’enseignant, dans la durée et la patience.
• Elle n’exclut personne définitivement du jeu : qu’elle soit individuelle ou collective, elle permet à tous les élèves, filles et garçons, de réussir à leur niveau et d’apporter leur contribution aux résultats finaux.
• Elle est juste : le résultat est incontestable parce que la règle est claire, connue et respectée.
• Elle respecte la signification anthropologique de l’activité et demande la mise en œuvre d’une technicité, d’une émotion, d’une socialité, d’une intelligence spécifiques.
• Elle est un moment convivial dont les résultats sont à dédramatiser, il en va de la qualité des relations entre joueurs.
• Elle s’accompagne d’un rituel qui lui donne une épaisseur sociale symbolique, non contradictoire avec la convivialité.
Ces innovations sont déjà à l’œuvre dans la profession, il faut aller les chercher !
[1] Bernard Jeu, le sport, l’émotion, l’espace. Editions Vigot 1977
[2] M. Martinet. Théorie des émotions. Éditions Aubier, 1972
[3] Henri Wallon, L’évolution psychologique de l’enfant, Éditions Armand Collin, 1967
[4] J.- M. Brohm, M. Perelman. Le football, une peste émotionnelle. Folio Actuel, 2006
[5] H. Wallon, Milieux, groupes et psycho-genèse. Revue Enfance, 1969
[6] J.- P. Astolfi, La saveur des savoirs, Éditions ESF, 2008.
