Un débat sur l’égalité dans le sport (danse-rugby)

Faire évoluer les représentations des enfants sur le sport (CP et CM)

Pour les enfants, débattre des pratiques sportives est toujours enthousiasmant. Dans un premier temps, iels semblent avoir des idées bien arrêtées mais le fait de devoir argumenter les fait évoluer.

Voici une grille de lecture permettant d’animer un débat sur le rugby et la danse en CM.

Philippe Delamarre, CPD EPS et Claire Pontais, formatrice EPS

Ce débat a été mené dans l’école de St Amand (Manche). Il a également été proposé dans une classe de CP*.


Égalité filles-garçons en EPS : des stéréotypes tenaces

Il suffit de regarder une cour de récréation ou d’écouter les enfants pour constater que ceux-ci intériorisent très tôt les stéréotypes liés au sport. Propos entendus de la part des filles : « la lutte, le foot, c’est pas pour les filles » ; « les garçons, ça tire plus fort que les filles » ; « de toute façon, on est moins sportives que les garçons ». Du côté des garçons : « c’est pas les filles qui font les équipes », « elles sont nulles au ballon », « un garçon qui fait de la danse, c’est bizarre quand même ! »

Lutter contre les stéréotypes en EPS, c’est d’abord doter tous les élèves, garçons et filles, de pouvoirs d’agir, de compétences réelles. En effet, pour bien jouer collectivement, pour oser grimper, pour danser avec les autres, etc., il ne faut il ne faut pas se sentir nul ou nulle. Être compétent∙e développe l’estime de soi : plus on se sent fort∙e, plus on aime l’activité qui fait l’objet d’apprentissages. Mais cela ne suffit pas, dans le cas qui suit, certain∙es garçons de la classe de CM, alors même qu’ils avaient fait du rugby avec les filles, en mixité, continuaient de dire que le rugby, c’était pour les garçons !! Débattre avec elleux est donc indispensable !

Contexte de l’école

Il s’agit d’une école où l’EPS est enseignée régulièrement et où une partie de des enfants font des rencontres USEP le mercredi après midi. Chaque année, des classes participent aux rencontres pour la danse organisées par les conseillers pédagogiques. Les élèves ont donc déjà vécu de la danse et du rugby. Le débat a duré environ une heure, à partir d’un questionnaire, et avec la projection de photos de danse et rugby. Il a été présenté de la manière suivante : «Le ministère de l’Education Nationale voudrait savoir ce que les enfants pensent du sport. C’est une sorte de sondage». Une fois le questionnaire rempli (5mn), le débat a été mené de manière classique. Les enfants levaient la main pour parler et l’enseignante a rappelé plusieurs fois que chacun∙e avait le droit d’avoir n’importe quelle opinion mais qu’il fallait l’expliquer.

Remarque : nous nous avions des photos à utiliser en cas de besoin :
– des photos de rugby féminin : une photo d’évitement très « fluide », décontractée, une photo de mêlée boueuse et combative ;
– des photos de danse avec des femmes et un ou plusieurs hommes (danse classique, contemporaine, avec portés mixtes et des portés masculins).

Le questionnaire

Quelles étaient nos hypothèses ?

Nous avons choisi des activités physiques et sportives où l’activation des stéréotypes sexués est forte. Nous avons fait les hypothèses suivantes :
Idée générale à combattre : il y aurait des sports pour les hommes et d’autres pour les femmes (force contre beauté).

  • « Le rugby, c’est plus pour les garçons que pour les filles » : idée que le rugby est dans les représentations un sport d’homme violent ; que pour les enfants, la résistance du corps est supérieure chez les hommes (muscles) ; qu’une fille ne doit pas se « battre » ; ne doit pas se trainer dans la boue…
  • « Un garçon qui aime la danse, c’est bizarre quand même ! » : idée qu’un garçon qui aime la danse n’est pas vraiment un homme ».
  • « Dans un jeu en équipe, c’est mieux d’avoir des garçons et des filles » : idée qu’il y a des différences de niveau mais qu’il y a aussi le plaisir de jouer filles et garçons ensemble.
  • « Plus tard, quand je serai adulte, je ferai souvent du sport » : les enfants s’imaginent-ils/elles encore en train de jouer lorsqu’ils seront adultes ? quel rôle accorde-t-il/elle au sport pour la santé, le bien être ?

Résultats du questionnaire

Classe de CM comprenant 25 élèves (13 filles et 12 garçons)

Extraits du débat

Le débat sur le rugby :
G : Je suis tout à fait d’accord avec « Le rugby, c’est plus pour les garçons que pour les filles », parce qu’il n’y a pas de filles qui jouent au rugby !
G : Oui, ça n’existe pas le rugby féminin. Beaucoup d’enfants en choeur : Si, ça existe !
G : Bah ! Je savais pas !
F : Une fois, j’ai joué, y’avait plein de filles.
G : oui, mais c’était à l’USEP, pour les enfants seulement.
G : C’est pour les garçons et les filles, mais il y a plus de garçons.
Enseignante : Est-ce que c’est parce qu’il y a plus de garçons, que c’est pour les garçons ?
G : Ce n’est pas que pour les garçons, les filles ont le droit de jouer si elles aiment.
F : Les filles ont le droit de jouer au rugby.
G : Oui, si elles veulent, elles peuvent. F : Les filles ne font pas de rugby, parce qu’il y a d’autres sports dans la vie.
F : À chacun son style, si on aime, on en fait. On ne va pas s’empêcher d’en faire même s’il n’y a que des garçons !
F : Y a des garçons qui font de la gym, c’est un peu comme le rugby, au départ, on croit que c’est que pour les filles.
F : Tous les sports, c’est pas plus pour les filles que pour les garçons !
G : Pff ! Les filles, elles vont pas faire de la boxe !
Des filles en choeur : Si, ça existe !
F : Quand on voit des combats à la télé, il y a des filles…
G : Moi, j’ai vu des garçons et des filles qui jouaient ensemble.
G : Oui, mais c’était pour des entraînements.
Enseignante : Explique-nous pourquoi tu penses ça ? (que les filles ne vont pas faire de boxe.)
G : Ça fait mal !
F : Ça fait mal aux garçons aussi !
G : Les filles, ça a tout le temps mal !
G : Moi, je suis d’accord !
F : Oui, mais les filles, ça se débat plus vite ; ça se laisse pas faire.
F : Ça dépend des garçons et ça dépend des filles.
F : Oui, mais dans tous les sports à la télé, c’est plus les garçons que les filles qui combattent.
F : Oui, dans tous les sports, il y a plus de garçons que de filles, mais les filles ne sont pas obligatoirement moins bonnes.
F : Si c’est vraiment ce qui lui plaît, une fille doit pouvoir le faire.

Le débat sur la danse :
G : Je ne suis pas d’accord avec « Un garçon qui aime la danse, c’est bizarre quand même ! » F : dans les comédies musicales, y’a des garçons.
F : Dans le Lac des cygnes, y’a des garçons.
G : En patinage, y’ a aussi des garçons.
F : Moi, je fais de la danse et y’a des garçons.
F : Je suis plutôt d’accord parce que y’a plus de filles que des garçons qui font de la danse.
F : C’est pareil que le rugby, on a le droit.
G : Oui, mais les garçons mettent pas de tutu.
F : Quand on regarde de la danse, y’a pas que des tutus.
G : Je vois pas un garçon danser…
Enseignante : Tu n’as jamais vu un garçon danser ?
G : Rarement.
Enseignante : Est-ce que la rareté en fait quelque chose de bizarre ?
G (tout à fait d’accord) : Ça fait bizarre ; parce que c’est pour les filles, parce que je vois pas souvent des garçons danser.
F : Et dans Roméo et Juliette, Roméo, c’est un garçon.
F : Moi, je ne me vois pas avec un tutu ! Enseignante au G : As-tu fait de la danse africaine ?
G : Oui…
F : Y’ a des endroits où il y a moins de danse ; en Afrique, les garçons dansent, pas trop ici.
F : Les garçons, comme les filles, ils font ce qu’ils veulent.
F : Moi, j’ai vu des garçons avec des tutus, c’est pas bizarre, c’est comme s’ils étaient des filles.
Enseignante : C’est pas « comme » si c’était une fille, un garçon qui porte un tutu ne devient pas une fille, c’est un garçon qui porte un tutu, c’est tout.
G : Les CM, l’année dernière, ils ont fait un spectacle de danse et c’était les garçons qui dansaient le mieux !
Remarque : Le débat aurait pu être relancé sur la douleur en danse (on peut aussi se faire mal en dansant) pour montrer que comme en rugby, apprendre oblige à se dépasser, à faire mieux qu’avant. Dans toutes les activités, quand on apprend, on peut se faire un peu mal. C’est pareil pour les filles et les garçons.

Le débat sur le jeu en équipe :
F : Je suis tout à fait d’accord, c’est mieux d’avoir des filles et des garçons, parce qu’il faut des équipes équilibrées, si tu mets des garçons qui sont plus forts, ce sera pas équilibré.
F : Si tu ne mets pas de garçons dans une équipe, les filles vont perdre.
F : C’est vrai, au tchoukball*, les filles n’avaient jamais la balle.
F : C’est normal, les garçons tirent plus fort.
Enseignante : Dans la classe, qui marquait le plus de buts ?
F : C’était Laure ! (rires des autres.)
G : Oui, parce qu’elle se démarquait bien, elle faisait des stratégies pour bien tirer.
G : J’étais avec Laure, je ne vois pas pourquoi je ne lui aurais pas passé la balle !
F : Les filles avaient envie de gagner autant que les garçons.
G : Il faut qu’elle soit bien placée ; bien démarquée, je lui donne la balle.
F : Dans mon équipe, Kevin ne donnait pas la balle parce qu’il ne savait pas de quoi on était capable. On lui a montré ce qu’on savait faire, alors il a dit d’accord.
F : Bah, moi dans mon équipe, on disait aux garçons de nous donner et ils ne voulaient pas.
G : C’était comme ça que dans une équipe ; dans les autres, ça marchait bien.
F : Si on s’entraîne, on devient forte et après on peut tous avoir le même niveau.
F : Les garçons sont meilleurs parce qu’ils ont plus d’entraînement.
F : En club, les garçons ne jouent qu’entre eux, alors après, nous, les filles, on se passe la balle qu’entre nous.
G : C’est comme ça que c’est la guerre ! (rires.)
*NB : le tchoukball est un jeu d’équipe collectif auquel les enfants ont joué.

Le débat à propos du sport quand elles/ils seront adultes :
Toustes veulent faire du sport (pour la santé, pour l’énergie, pour les muscles), mais pensent peut-être manquer de temps (parce que leurs parents manquent de temps). Un débat sur le déséquilibre de temps de loisirs entre femmes et hommes a commencé à s’instaurer. Nous n’en rendons pas compte ici parce qu’il s’éloigne de la thématique de l’EPS (partage de tâches entre femmes et hommes, avoir des enfants ou pas, etc.). Il aurait pu se prolonger par un débat à part entière sur l’égalité dans la vie quotidienne, en s’appuyant sur des statistiques à commenter par exemple.
Au plan général : l’enseignante a veillé à ce que chacun.e puisse s’exprimer. Tous les élèves ont participé au débat, autant les filles que les garçons. Les filles ont fait plus souvent des réponses argumentées et ont voulu affirmer leur droit.

Analyse des débats

Pour analyser les réponses des élèves et les aider à argumenter, sans porter de jugement, il est intéressant de sentir quel est le degré de dépendance par rapport aux stéréotypes. Pour cela, nous utilisons l’outil « dépendance/indépendance à l’égard du genre » de Cendrine Marro.
Les enfants dépendants des stéréotypes sexués les reproduisent et les utilisent pour argumenter. Pour les enfants qui ne le sont pas, la bi-catégorisation garçon-fille n’est pas activée, ils-elles font appel à d’autres arguments : droit/pas droit ; compétent.e/incompétent.e (voir tableau ci-dessous).

Pour faire évoluer les représentations : il est nécessaire, en premier lieu, que les enfants vivent, expérimentent « pour de vrai » les activités physiques et sportives en mixité (lutte en maternelle, danse, jeu collectif avec et sans ballon…) et dans des formes de pratiques scolaires adaptées à tous et toutes, qui cependant n’édulcorent pas l’essentiel des émotions (la lutte est une activité de combat réglementé, la danse se traduit par un spectacle, etc.). Il est aussi nécessaire qu’ils voient des pratiques sociales qu’ils ne voient pas à la TV (sport collectif féminin, danse, boxe…), qu’ils lisent des histoires où les filles et garçons relèvent les mêmes défis.

Remarque : Le débat avec la classe de CP a été assez différent.

Les questions ont été simplifiées. Résultats :

Rugby : Beaucoup d’enfants n’avaient jamais vu de filles jouer au rugby. Pour certain.es, le débat n’a pas suffi à les convaincre, il aurait fallu leur passer un film.

Danse : La notion de « bizarre » a été plus prégnante. Bien que les enfants aient vu le film « Billy Elliot » et, pour certain.es, vu des CM danser, ils-elles disent « c’est bizarre, parce que j’en ai jamais vu », « c’est bizarre, parce que les F sont meilleures que les G ». Devant la photo d’un danseur classique avec un costume bouffant très coloré, des enfants n’ont pas voulu croire que c’était un homme « C’est pas un garçon ! ça se voit ! il a un pantalon de fille » et puis « il fait le grand écart, il doit mourir normalement s’il fait le grand écart ». Cependant, les enfants moins sensibles aux stéréotypes constatent « Y’a plus de F que de G, mais c’est pas bizarre ».

Pour le jeu en équipe : la quasi-totalité des enfants préfèrent les équipes mixtes

*Ce document a été publié dans le cadre des ABCD de l’égalité (2012) puis retiré du site du ministère

Retrouver l’ensemble des publications des ABCD sur l’EPS sur la page : « Les ABCD de l’égalité »