Maternelle : et si les programmes étaient écrits comme les programmes d’Arts?

Les programmes EPS de maternelle ne font pas référence à la culture des APSA. Cela parait évident pour qui dit faire de la « motricité » avec les jeunes enfants. Or, dans la société, il y a de plus en plus de propositions d’APSA pour les jeunes enfants : bébés-nageurs, baby-gym, baby-volley, baby-basket…. Si l’on compare les programmes d’EPS avec les programmes d’arts, on peut constater une différence de traitement édifiante en ce qui concerne le rapport à la culture. Différence qui invite au débat.
Claire Pontais
Pour interroger cette différence de traitement, nous citerons d’abord les programmes actuels des deux grands domaines « activité physique » et « arts » (programmes de 2015, actualisés en 2020) et ensuite, nous ferons une simple transposition de ce qui est écrit en arts dans les programmes d’EPS. Vous pourrez constater une différence édifiante. Nous terminerons par des questions pour susciter le débat.
Les programmes actuels d’EPS et d’arts (2015, actualisés en 2020)
Programmes : « agir, s’exprimer et comprendre au travers de l’activité physique »
- « La pratique d’activités physiques et artistiques contribue au développement moteur, sensoriel, affectif, intellectuel et relationnel des enfants. Ces activités mobilisent, stimulent, enrichissent l’imaginaire et sont l’occasion d’éprouver des émotions, des sensations nouvelles. Elles permettent aux enfants d’explorer leurs possibilités physiques, d’élargir et d’affiner leurs habiletés motrices, de maîtriser de nouveaux équilibres. Elles les aident à construire leur latéralité, l’image orientée de leur propre corps et à mieux se situer dans l’espace et dans le temps.
- Ces expériences corporelles visent également à développer la coopération, à établir des rapports constructifs à l’autre, dans le respect des différences, et contribuer ainsi à la socialisation. La participation de tous les enfants à l’ensemble des activités physiques proposées, l’organisation et les démarches mises en œuvre cherchent à lutter contre les stéréotypes et contribuent à la construction de l’égalité entre filles et garçons. Les activités physiques participent d’une éducation à la santé en conduisant tous les enfants, quelles que soient leurs « performances », à éprouver le plaisir du mouvement et de l’effort, à mieux connaître leur corps pour le respecter. »
Commentaire : tout est intéressant…mais vous pouvez constater qu’il n’y aucune référence aux pratiques sociales (sports et danses)
Programmes : « Agir, s’exprimer, comprendre à travers les activités artistiques»
- Ce domaine d’apprentissage se réfère aux arts du visuel (peinture, sculpture, dessin, photographie, cinéma, bande dessinée, arts graphiques, arts numériques), aux arts du son (chansons, musiques instrumentales et vocales) et aux arts du spectacle vivant (danse, théâtre, arts du cirque, marionnettes, etc.). L’école maternelle joue un rôle décisif pour l’accès de tous les enfants à ces univers artistiques ; elle constitue la première étape du parcours d’éducation artistique et culturelle que chacun accomplit durant ses scolarités primaire et secondaire et qui vise l’acquisition d’une culture artistique personnelle, fondée sur des repères communs.
Développer du goût pour les pratiques artistiques (…)
Découvrir différentes formes d’expression artistique
- Des rencontres avec différentes formes d’expression artistique sont organisées régulièrement ; dans la classe, les enfants sont confrontés à des œuvres sous forme de reproductions, d’enregistrements, de films ou de captations vidéo. La familiarisation avec une dizaine d’œuvres [constituent] progressivement une culture artistique de référence. Autant que possible, les enfants sont initiés à la fréquentation d’espaces d’expositions, de salles de cinéma et de spectacles vivants afin qu’ils en comprennent la fonction artistique et sociale et découvrent le plaisir d’être spectateur.
Commentaire : vous pouvez constater que la culture semble être une évidence pour le programmes des activités artistiques, avec un chapitre spécial sur : développer le goût des pratiques….
Et si les programmes EPS avaient été écrits comme les programmes Arts, voilà ce que cela donnerait :
En bleu: une simple transposition terme à terme de ce qui est écrit dans le programmes d’arts vers l’EPS
« Agir, s’exprimer et comprendre au travers de l’activité physique, sportive et artistique »
- Ce domaine d’apprentissage se réfère aux activités physiques et sportives (activités athlétiques, activités aquatiques, activités gymniques, jeux de lutte, jeux et sports collectifs, etc), aux activités de relaxation (yoga..), et aux arts du spectacle vivant (danse, arts du cirque, mime, etc.). L’école maternelle joue un rôle décisif pour l’accès de tous les enfants à ces univers physiques, sportifs et artistiques ; elle constitue la première étape du parcours d’éducation sportive et d’éducation artistique et culturelle que chacun accomplit durant ses scolarités primaire et secondaire et qui vise l’acquisition d’une culture sportive et artistique personnelle, fondée sur des repères communs.
- Développer du goût pour les pratiques sportives et artistiques (…)
«Découvrir différentes formes d’expression sportive et artistique »
- Des rencontres avec différentes formes d’expression sportive et artistique sont organisées régulièrement ; dans la classe, les enfants sont confrontés à des références culturelles sportives et des œuvres sous forme de reproductions, d’enregistrements, de films ou de captations vidéo. La familiarisation avec une dizaine d’APSA et une dizaine d’œuvres [permet de se] constituer progressivement une culture sportive et artistique de référence. Autant que possible, les enfants sont initiés à la fréquentation de lieux sportifs extérieurs à l’école, d’espaces d’expositions, de salles de cinéma et de spectacles vivants afin qu’ils en comprennent la fonction sociale et artistique et découvrent le plaisir d’être pratiquant∙e et spectateur.
Sachant que pour l’EPS, on peut craindre des dérives liées à des interventions extérieures de personnes peu qualifiées pour les jeunes enfants, on aurait pu éventuellement ajouter ceci : « ces activités seront bien évidemment adaptées aux jeunes enfants, avec un traitement didactique spécifique. Les situations proposées privilégieront la construction du sens et l’implication émotionnelle des élèves, avant d’aborder des apprentissages plus conscients et plus structurés. »
- Pratiquer quelques activités des arts du spectacle vivant (ceci est simple copié-collé du paragraphe des arts)
Les activités artistiques relevant des arts du spectacle vivant (danse, cirque, mime, théâtre, marionnettes…) sont caractérisées par la mise en jeu du corps et suscitent chez l’enfant de nouvelles sensations et émotions. Elles mobilisent et enrichissent son imaginaire en transformant ses façons usuelles d’agir et de se déplacer, en développant un usage du corps éloigné des modalités quotidiennes et fonctionnelles.
- Vivre des évènements et rencontres sportives
Les activités sportives sont caractérisées par la mise en jeu du corps dans des milieux inhabituels et suscitent chez l’enfant de nouvelles sensations et émotions. Elles le mobilisent en enrichissant et transformant ses façons usuelles d’agir et de se déplacer, en développant un usage du corps éloigné des modalités quotidiennes et fonctionnelles. Une pratique de ces activités sportives adaptée aux jeunes enfants leur permet de mettre ainsi d’ouvrir leur regard sur des modes d’expression divers, avec les autres, sur la manière dont ceux-ci traduisent différemment leur ressenti.
Dans une suite logique, les programmes auraient pu ajouter un chapitre sur la programmation, pour dépasser ce qui est actuellement le plus programmé : les parcours de motricité.
La Programmation des activités physiques, sportives ou artistiques pourrait être
Certaines APSA sont très adaptées aux petits et aux conditions de l’école maternelle et seront programmées tous les ans : la danse, les jeux collectifs, les jeux athlétiques, les activités gymniques, la jonglerie. Dans la scolarité maternelle, les élèves devront vivre au moins une fois un module d’orientation, de natation, d’escalade, de lutte, de vélo. Toutes les activités peuvent faire l’objet de rencontres ou d’évènements. A la fin de la scolarité maternelle, les enfants auront construit a minima les expériences suivantes :
Un « vrai » spectacle (de danse, de gymnastique, de cirque ou de jonglerie/GR…)
Une rencontre de jeux athlétiques
Un bal folk (danses collectives au sein de l’école ou entre écoles)
Une sortie de pleine nature (en forêt, parc, classe de neige ou classe verte)
Questions suite à cette comparaison
- Pourquoi est-ce donc impossible d’écrire de tels programmes en EPS, alors que c’est possible pour l’éducation artistique ?
- Quels inconvénients y aurait-il à écrire cela ?
Les arguments avancés sont souvent d’ordre idéologique, avec un refus de faire référence au sport avec de très jeunes enfants. Cet argument ne tient pas lorsque tous les enfants de milieux favorisés font du baby-basket, baby-volley, bébés-nageurs… en dehors de l’école ! Faire référence aux APSA participerait à la visée de réduction des inégalités.
Il y aussi un argument politique : la crainte de voir les animateurs sportifs intervenir en maternelle sans qualification…mais il suffit de réglementer ces interventions (qui ne le sont pas partout actuellement). D’autre part, la peur n’évite pas le danger, et l’on voit par exemple de nombreux intervenant Yoga en maternelle…
Le dernier argument est lié au manque de formation didactique et pédagogique des enseignant∙es, mais ne pas faire référence aux APSA ne résout aucun problème !
- De quels outils les enseignant∙es de maternelle disposent-elles-ils pour décrypter ce qui se cache dans les programmes « d’activité physique » tels qu’ils existent aujourd’hui et qui pour beaucoup doivent ressembler à un jeu de devinettes ?
– Agir dans l’espace, dans la durée et sur les objets (il faut déceler ici un traitement didactique de l’athlétisme, mais aussi de la gymnastique avec objets (GR))
– Adapter ses équilibres et ses déplacements à des environnements ou des contraintes variés (il faut déceler ici à la fois de la gymnastique, de l’escalade, de l’orientation, de la natation, du vélo)
– Communiquer avec les autres au travers d’actions à visée expressive ou artistique (ici la danse est facilement décelable …mais c’est vrai que ce n’est pas du sport !)
– Collaborer, coopérer, s’opposer (ici on décèle assez facilement les jeux collectifs, mais certaines propositions n’aident pas à clarifier ce qu’il y a à apprendre dans ce domaine (comme l’exemple du transport collectif d’objets lourds). D’autre part, spontanément, beaucoup de professeurs d’école estiment que devenir adroit avec une raquette et une balle relève plus de la maîtrise d’objets (donc du domaine 1…) que du domaine 4
En conclusion, les professeurs des écoles –qui ne sont pas plus formés en Arts qu’en EPS, ont tout autant des problèmes de d’intervenants, de contenus et de démarches, mais au moins disposent de programmes qui leur donnent un ancrage social, culturel, avec des objectifs clairs de réduction des inégalités, qui manquent fortement aujourd’hui pour redynamiser l’EPS en maternelle.
Claire Pontais
Pour aller plus loin, voir :
Les pratiques culturelles des 2-6 ans hors de l’école
En maternelle, quelle culture pour mieux apprendre
