
Comment « tenir » 12 séances : bousculer des idées reçues

Il est recommandé de faire des séquences de 10 à 12 séances dans la même activité sportive pour stabiliser les apprentissages.
Mais, pour « tenir » 12 séances », Il est nécessaire de bousculer quelques idées reçues !
Claire Pontais
Lorsque j’anime des stages1, les collègues d’école élémentaire me disent souvent, « Je n’arrive pas à faire plus que 4 séances de la même activité, je manque d’idées » ou encore « Les enfants en ont assez, je suis obligée de changer ». Pour vous aider à réussir à « tenir » 12 à 15 séances, je pourrais simplement vous renvoyer à l’article « Jeu de référence et démarche d’apprentissage », qui propose une démarche qui a fait ses preuves, mais je me suis aperçue que – pour bien comprendre cet article – il faut lever quelques idées reçues.
Le concept de « jeu de référence » est commun à toutes les APSA, voire à toutes les disciplines scolaires 2. Il consiste à choisir un jeu qui a suffisamment d’intérêt pour plaire aux élèves pendant au moins 10-12 séances et qui a suffisamment d’intérêt didactique pour permettre des apprentissages et des progrès. Le jeu de référence est lié à la démarche pour l’animer, avec 3 étapes
- 1) est-ce le jeu me plait ?,
- 2) est-ce que je réussis dans le jeu ? que dois apprendre pour réussir ?,
- 3) s’entrainer pour stabiliser ses apprentissages.
Ce jeu pose un nombre de problèmes limités, il est stable, il ne change pas, ou quasiment pas, de la première à la dernière séance. Il ne nécessite que très peu d’exercices au sens classique du terme….
Cependant, ce jeu de référence ne va pas d’emblée de soi pour nombre d’enseignant.es parce qu’il bouscule certaines idées dominantes sur l’enseignement/apprentissage en EPS. Quelles sont les idées reçues ?
Remarque : Les paroles d’enseignant.es qui suivent ont été recueillies lors des stages de formation continue* ou lors d’entretiens menés après que les enseignant.es aient testé un jeu de référence de leur choix dans leur classe avec la démarche proposée
Première idée reçue : il faut changer souvent de jeu
Chacun.e a déjà observé que les enfants pouvaient jouer au même jeu à toutes les récréations sans se lasser ! C’est que le jeu leur plait et qu’iels s’y sentent en réussite. Il est évident que, pour durer 12 séances en EPS, le jeu de référence doit plaire…mais pas seulement, il doit aussi poser des problèmes pour qu’il y ait apprentissage.
Souvent les élèves pensent qu’en EPS, on joue à des jeux, et donc trouvent normal de changer de jeu à chaque séance. Mais si on se place dans la logique de l’école et que le but est d’apprendre dans le jeu (apprendre des stratégies, des techniques, etc…), les élèves ne jouent plus seulement pour jouer mais pour apprendre …ce qui leur semble normal puisqu’on est à l’Ecole !
« Changer souvent » de jeu a de nombreux inconvénients :
- En premier lieu, cela génère du stress chez l’enseignant∙e qui doit chercher sans cesse des nouveaux jeux ou exercices pour la séance suivante (ce qui peut contribuer à délaisser l’EPS)
- Changer souvent empêche les enfants de stabiliser leurs apprentissages, de prendre le temps de s’entrainer (droit à l’erreur, répétitions, …)
- Changer de jeu, c’est multiplier les règles et les consignes, ce qui met en difficulté les élèves les plus éloignés des normes scolaires. Pour elleux, c’est la double peine : pas le temps de s’entrainer et une surcharge cognitive.
Si l’on propose un « jeu de référence » stable, on n’a plus ces problèmes.
Témoignages :
Justine : j’avais tendance à changer de jeux ou d’exercices à chaque fois. Là pour la corde, j’ai parfois fait 2, 3 fois la même séance. Avant je n’aurais pas osé ! Pourtant, c’est ce que je fais dans les autres disciplines, mais je ne sais pas pourquoi, je ne le faisais pas en EPS ! (…) En jeux co ou en lutte, pareil… je me disais que si je répète la même chose, ça va être pauvre pour les élèves. Mais en en fait, nécessité fait loi ! (…) Parfois j’ai des filles en difficulté dans les jeux collectifs, je me dis que je ne leur ai pas laissé assez de temps pour apprendre ! Ce stage m’a permis d’arrêter de culpabiliser si je propose deux fois la même chose !
Jonathan : Avant, je prenais des fiches toutes prêtes sur internet et j’avais vu qu’il fallait faire plusieurs jeux. Je n’osais pas faire un seul jeu et le décliner jusqu’à ce que les élèves aient appris dans le jeu. Faire un seul jeu, je trouve ça non seulement plus simple et plus efficace pour moi et pour les élèves.
Houria : ce qui m’a le plus marqué, et qui m’a détendue, c’est cette histoire ne pas changer de jeu. Je l’ai utilisée dès la première période avec les sports co et ça change tout. J’ai fait une balle au capitaine et je ne suis partie comme d’habitude sur des milliards de jeu. On n’a pas fait la même chose à chaque séance, mais tout même j’ai gardé le même jeu, les mêmes règles. Tu ne peux pas savoir, j’ai gagné un temps fou ! ne pas redonner des nouvelles consignes à chaque fois… Pour les élèves, ça fait beaucoup moins de consignes à ingurgiter.
Deuxième idée reçue : il faut faire beaucoup d’exercices
Pourquoi proposais-tu plein de jeux différents ?
Houria : …peut-être pour une question de motivation : si je ne change pas, ils vont s’ennuyer, ça va être lassant. Ou parce que l’EPS, c’est de l’école, à l’école, on fait des exercices ; on apprend si on fait beaucoup d’exercices. Or, c’est tout le contraire ! Plus ils s’améliorent plus ils sont autonomes, moins on perd de temps, plus la séance est intéressante.
Certes, l’école doit créer – dans toutes les disciplines – les conditions pour que les élèves s’exercent. Mais force est de constater que les exercices n’ont pas toujours le succès escompté ! Qui n’a jamais entendu des élèves demander « Madame, quand est-ce qu’on joue ? » ou encore « j’ai fait les exercices, mais après ça n’a rien changé dans le match ! ». Il est nécessaire d’interroger cette notion d’exercices, pour qu’elle ait du sens pour les élèves et pour que ces exercices aient un impact sur la réussite dans le jeu de référence.
Ce n’est donc pas la quantité d’exercices qui compte, mais bien de réussir à donner aux élèves la possibilité de s’exercer, autrement dit en EPS de s’entraîner, c’est-à-dire avoir la possibilité de répéter de nombreuses fois, avoir le droit à l’erreur, pour donner le temps de stabiliser leurs apprentissages. On peut donc s’exercer, répéter dans le jeu de référence, à condition que les règles le permettent, avec des moments de réflexion sur le jeu.
Bien sûr, cela n’empêche pas de proposer des « situations dérivées » du jeu (autrement dit des « exercices » en lien avec le problème rencontré dans le jeu), quand jouer au jeu de référence ne suffit pas pour progresser. Mais cela n’a rien de systématique.
Quand proposer des exercices ?
La réponse est simple : quand les élèves vont en ressentir la nécessité. C’est la 2è étape du processus d’apprentissage. Après avoir compris les règles, bien stabilisé l’organisation de la classe (1ère étape), les élèves sont confrontés à des critères de réussite précis et doivent prendre conscience de leur réussite ou pas. Si cette prise de conscience débouche sur « on devrait s’entrainer à … », les exercices auront du sens pour elleux.
Les exercices sont-ils obligatoirement des « jeux » : non, ce n’est pas nécessaire de rendre tous les exercices ludiques. Il faut, par contre, des critères de réussite très précis pour que les élèves s’autoévaluent facilement. Les élèves savent qu’iels s’entraînent et que c’est moment de concentration sur quelque chose de précis. On peut même constater que l’habillage ludique de certains « jeux/exercices » empêchent les élèves de se centrer sur leurs apprentissages.
Témoignages :
Amélie : ce qui m’a marqué le plus, c’est l’exemple sur les gendarmes et voleurs, parce qu’on a tendance à faire plusieurs jeux, on ne regarde rien …alors qu’en fait on peut faire une séquence entière. On ne s’intéresse pas aux techniques, au démarquage par exemple. Ce que tu as présenté, c’est qu’on peut prendre son temps, observer davantage les élèves et aussi discuter avec eux des meilleures stratégies.
Houria : Maintenant, une fois les règles acquises (une ou deux séances), je peux me concentrer sur les actions à faire. Par exemple : à qui je passe la balle, comment je la passe, est-ce que ça vaut le coup que je fasse une passe très loin, ou plutôt en faire deux petites, etc Avant on ne parlais que des règles : est-ce que j’ai le droit de me mettre là ou pas ? a-t-on le droit de faire ça, … J’ai gagné en efficacité. Avant j’avais l’impression d’avoir de l’EPS parce qu’ils revenaient tous rouges ! !! En plus, c’est plus simple pour moi et pour les élèves.
Justine : C’est incroyable, je gagne un temps fou sur mes séances de 45 mn, je fais au moins 35 mn d’activité réelle. Passées les deux premières séances où on prend plus de temps, y compris en classe avant/après, ensuite, ça roule. Même pour les ateliers. J’avais mis des ateliers en autonomie, un jour, j’ai oublié de leur expliquer ce qu’ils avaient à faire et bien, ils se sont débrouillés tous seuls !
Troisième idée reçue : L’EPS, c’est apprendre des règles
Témoignages :
Amélie : Pour moi, l’EPS, c’était se dépenser et respecter les règles et ça s’arrêtait là. C’est tout de même plus intéressant de construire les règles avec eux (si on rencontre un problème), leur apprendre à observer et les faire réfléchir.
Jonathan : Cela veut dire que tu faisais des exercices ? Oui, j’enchainais les exercices, mais je n’avais pas de retour sur la pratique. Si les élèves respectaient les règles, ça me suffisait, je fais le jeu 2 séances puis je changeais. Faire le jeu plus longtemps et les faire réfléchir sur ce qu’ils font, ça change tout !
Houria : En fait, je n’avais pas compris l’enjeu des sports en EPS. Je croyais que l’enjeu, c’était s’assimiler des règles, je n’étais pas du tout sur l’activité physique, j’aurais très bien pu faire des jeux avec règles en classe (cartes…). Je croyais que je faisais de l’EPS, mais en fait, je passais à côté.
Quatrième idée reçue : je n’y connais rien … je ne peux pas aider les élèves …
Les PE ont disent souvent qu’ils ne connaissent pas les APSA et pour cette raison, ne les enseignent pas. Je ne vais pas défendre ici l’idée qu’enseigner l’EPS est simple et qu’il n’y a pas besoin de formation ! Mais, les témoignages que j’ai pu recueillir me permettent de dire que les PE ont des compétences qu’iels ne soupçonnent pas ! Dans les témoignages qui suivant, les PE qui ont suivi la démarche du jeu de référence trouvent des solutions tout à fait pertinentes.
Témoignages :
Jonathan : Parfois aussi, je joue avec eux, ça me permet de me mettre dans leur peau. Quand je n’arrive pas facilement je me dis « Ah, oui, il faut faire ça » …et ça m’aide pour discuter avec eux. Par exemple, dans le jeu de PRV, il faut en même temps regarder ta proie et être attentif tes adversaires. Si tu enchaines esquiver + sprinter…c’est très fatigant. Ça me permet de leur dire « aller à votre rythme, reprenez votre souffle, et prenez le temps de regarder ce qui se passe dans le jeu ».
Houria : D’une manière générale en EPS, quand on n’est pas spécialiste, on ne sait pas quoi regarder. C’est pour ça que l’EPS me paraissait « technique », un spécialiste est capable voir et moi, je ne vois pas , donc je me disais que je ne pouvais pas conseiller. Et là tu as réussi … Q : As-tu eu besoin de retourner voir des documents didactiques ? Houria : non, j’avais tout ça dans ma tête et je ne m’en servais pas ! c’est ballot, non ?! ça ne m’a pas demandé de travail parce que aussi, j’ai avancé avec eux. Qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché, pourquoi ? J’ai fait des petites observations sur par exemple le nombre de balles attrapées puis perdues…. Ils se sont bien aperçus qu’il y avait un problème. Avant je ne leur demandais pas de regarder ça.
Dans les deux cas, les PE ont des connaissances en sports collectifs, c’est le fait de ne plus être uniquement centrer sur les règles du jeu qui permet de les « activer », après avoir observé leurs élèves. Ce qui prime ici, c’est la compétence à enseigner (observer les élèves, identifier leurs problèmes, chercher avec elleux des solutions…), ainsi les éventuels manques de connaissances « sportives » peuvent être « compensés » par une démarche de co-construction des savoirs avec les élèves, sans que les enseignant.es culpabilisent.
Ceci dit, il faut tout de même proposer des jeux de référence pertinents !
A ce sujet, nous disons dans nos formations que ce n’est pas aux PE d’inventer les jeux de référence, tout simplement parce qu’iels ne sont pas didacticien.es. C’est aux personnels chargés de formation et de la recherche de les concevoir, de les tester dans de nombreuses classes, d’identifier les problèmes professionnels qu’ils peuvent poser, et d’en livrer les tenants et les aboutissants.
C’est ce que nous nous efforçons de faire sur ce site EPS & Société primaire.
Toutes nos fiches EPS ont été testées dans de nombreuses classes. Il ne s’agit pas de fiches toutes prêtes à l’emploi, aucune n’est reproductible sans bien observer ses élèves. Ce sont des outils très concrets qui proposent une organisation de la classe fonctionnelle et disent explicitement ce qu’il y a à enseigner/apprendre dans ces jeux.
Nous tentons à chaque fois de bien identifier ce sur quoi l’enseignantꞏe va centrer ses interventions pour faire vivre les différentes étapes de la séquence d’apprentissage.
Alors testez par vous-mêmes ! Osez l’EPS !
[1] Je précise que ce sont des stages de formation syndicale , organisés par la FSU-SNUIPP




- Je précise que ce sont des stages de formation syndicale , organisés par la FSU-SNUIPP ↩︎
- Nous nous inspirons du travail de G.Brousseau, diacticien des mathématiques. Voir l’article : situation de pratique scolaire et dévolution : articuler sens et apprentissage ↩︎
